Vous faites des photos correctes. Techniquement, c’est maîtrisé : l’exposition est bonne, parfois même la composition aussi. Mais lorsque vous regardez vos images, vous ne cessez de répéter que quelque chose manque. Elles ne sortent pas du lot. Ou elles ne disent rien aux autres qui ne les commentent pas. Ou pire selon vous, qui ne les Likent pas.
Un lecteur m’a écrit un jour : “Je suis trop cartésien, j’ai une formation technique et pas l’esprit créatif. Encore moins artistique. J’ai du mal à passer un cap en photo. Alors… c’est foutu d’avance ?”
Cette question, je la reçois régulièrement. Elle révèle une croyance très répandue chez les photographes amateurs : être créatif serait une capacité que certains possèdent et d’autres non. Un don, distribué à certains mais pas à tout le monde.
C’est faux.
La créativité photographique n’est pas un don. C’est une compétence. Et comme toute compétence, elle se construit par l’observation, la pratique et l’analyse de ses propres images. Elle ne demande pas de talent particulier. Elle demande de la méthode, du temps et de la volonté.
Cet article est le résultat de plusieurs années de réflexion sur ma propre pratique et d’échanges avec des centaines de lecteurs qui se posent les mêmes questions que vous. Il ne vous propose pas une liste de recettes. Il vous propose une démarche complète, de la l’intention avant la prise de vue jusqu’à la diffusion de votre travail.
La créativité n’est pas un don : ce que ça veut vraiment dire
On ne naît pas créatif. On le devient. Je suis ingénieur de formation. Pas artiste. Aucun don particulier pour les arts visuels, aucun sens inné de la composition, aucune sensibilité esthétique en paquet cadeau à la naissance. Ce que j’ai, c’est une curiosité obstinée, une habitude d’observer, de tout noter et des années de pratique derrière moi.
La créativité en photographie ne réside pas dans le matériel photo que vous utilisez. Un boîtier haut de gamme ne fabrique pas de photos créatives. Elle ne réside pas non plus dans la maîtrise technique : un photographe qui connaît par cœur les 1 000 pages du manuel de son boîtier peut produire des séries entières d’images parfaitement correctes et totalement quelconques. Et elle ne réside certainement pas dans le nombre de photos que vous publiez sur les réseaux sociaux.
La créativité, c’est avoir une intention avant d’appuyer sur le déclencheur. C’est décider de ce que vous voulez montrer, pourquoi, et pour qui. C’est regarder différemment avant de photographier tous azimuts.
Tout le monde peut y arriver. Même vous. Vous avez un appareil photo, deux yeux, un vécu, des goûts, une sensibilité. Tout le monde a ça. Ce sont les seuls outils dont vous avez besoin. Le reste s’apprend.

Trouver l’inspiration dans son propre parcours
La plupart des photographes amateurs font l’erreur de chercher l’inspiration ailleurs : dans les photos des autres, dans les voyages, dans des sujets spectaculaires ou au bout du monde. C’est une erreur de méthode. L’inspiration la plus solide est celle qui vient de ce que vous êtes déjà.
Vous avez un parcours, quel que soit votre âge, et il est unique. Vous avez des connaissances, quels que soient votre métier et vos passions. Vous avez une sensibilité à la musique, au cinéma, à la littérature, à certains lieux, à certaines lumières. Même si vous pensez que tout cela n’a rien à voir avec la photographie, c’est faux. Tout a à voir.
Ce sont ces éléments qui vont nourrir votre pratique créative. Identifiez ce que vous aimez, ce qui vous touche, ce que vous avez envie de montrer. Pas ce que les autres photographient. Ce que vous, vous voyez.
J’habite en ville, je suis sensible aux autres, à la culture urbaine, à l’histoire, au territoire. J’aime le blues, le rock, les plans larges au cinéma, les récits de road trips. C’est en pensant à tout cela que j’ai construit un projet photo sur le territoire urbain. Pas parce que c’est un sujet à la mode. Parce que c’est ma sensibilité et ma vision que je voulais mettre en avant. Je ne voulais pas “montrer des photos”. Je voulais raconter l’histoire de mon environnement proche.
Trouver l’inspiration n’est jamais que faire le tour de ce que vous aimez, de ce que vous ressentez, de ce que vous avez envie de montrer. C’est de là que naît l’émotion.

L’émotion et le regard : les premiers outils du photographe créatif
Vous vous sentez technicien ? Alors sachez que cadrage et composition sont des outils. Des outils utiles, qu’il faut apprendre à maîtriser. Mais attention, ils ne suffisent pas à faire une photo créative. Une image bien cadrée ne dit pas nécessairement quelque chose.
Ce qui fait la différence, c’est ce que la photo transmet à celui qui la regarde, pas seulement à celui qui l’a prise.
C’est là que la plupart des photographes amateurs butent. Vous éprouvez une émotion à la prise de vue, vous déclenchez, et l’image ne retransmet rien. Parce que l’émotion personnelle et l’émotion transmissible sont deux choses différentes.
Vous connaissez les photos de Robert Capa lors du débarquement : techniquement il n’y a pas pire, elles sont floues, exposées à la limite de l’acceptable. Et pourtant. Ce que ces images transmettent dépasse largement leur qualité technique parce qu’elles ont été prises avec une intention claire. Difficile de penser le contraire, non ?
La question à se poser avant de déclencher n’est pas “est-ce que cette photo me plaît à moi ?”. C’est : “qu’est-ce que je veux que cette photo transmette à quelqu’un qui n’était pas là ? Quelle émotion ce spectateur doit ressentir ?”
Je sais. La réponse n’est pas simple. Pourtant cette reformulation change tout. Elle force à passer de la réaction instinctive, appuyer sur le déclencheur avant de savoir quoi transmettre, à l’intention construite, appuyer avec une idée précise en tête. Pas question non plus de casser tout élan, de rater les instants magiques, d’intellectualiser votre photographie. Il s’agit juste de lui donner une direction. Transmettre une émotion se travaille. Les instants de vie, les lumières particulières, les situations inattendues sont autant de générateurs naturels d’émotion.
Mais il y en a d’autres.
Vous êtes face à un lieu chargé d’histoire, vous n’y voyez qu’un décor ? Vous pouvez aussi y voir tout ce qui s’y est passé, tout ce qu’il représente, et tenter de faire passer ça dans le cadre. Souvent vous n’y arriverez pas. Parfois une image sortira du lot et fonctionnera. C’est ce travail qui définit une démarche créative. Echouer souvent est la meilleure façon de réussir de temps en temps. Accepter ça, c’est passer un cap.

Les réflexes instinctifs : déclencher avant de réfléchir
Les meilleures photos sont rarement le résultat d’une démarche logique. Tous les photographes que je rencontre me le disent : leurs images les plus fortes sont celles où ils ont su réagir à une situation avant d’avoir le temps de réfléchir. L’instinct prime sur la logique. Faut-il pour autant oublier toute logique ? Non.
La technique doit devenir inconsciente pour que la logique cesse d’être un frein.
Vous cherchez encore le bon bouton pour changer la sensibilité ? Alors vous ne regardez plus votre sujet. Vous réfléchissez à quelle ouverture choisir ? Vous manquez le moment. La technique doit devenir un automatisme, vous devez savoir piloter votre boîtier les yeux fermés pour que votre attention soit 100% disponible pour ce qui se passe devant vous.
La maîtrise de votre boîtier n’est pas une fin en soi. C’est la condition pour que votre instinct puisse s’exprimer, rien de plus.
Pour arriver à ce lâcher prise, quelques habitudes simples font la différence sur le terrain : gardez votre boîtier à la main en stand-by en permanence pour gagner quelques secondes au déclenchement. Utilisez une sangle de poignée ou une courroie d’épaule pour saisir l’appareil sans risque de chute et sans chercher où il est. Préréglez l’exposition en fonction de la lumière moyenne disponible avant de commencer à photographier. Trouvez le mode d’exposition qui vous convient le mieux pour ajuster le réglage à la volée.
J’utilise le mode A et l’ISO Auto pour 99% de mes photos. Ainsi je n’ai plus qu’à tourner la molette de correction d’exposition avec mon pouce pour ajuster l’exposition très vite. Arrêtez aussi de regarder sans cesse l’écran arrière. C’est une perte de temps et une rupture d’attention. C’est d’autant plus vrai avec les reflex qui imposent de quitter le viseur des yeux pour voir les photos prises. Si vos prises de vues supposent vraiment de contrôler les photos, et c’est rare, envisagez l’hybride qui vous les affiche dans le viseur. C’est bien plus rapide.
Quand quelque chose vous attire, portez l’œil au viseur, cadrez, déclenchez. Si vous le faites en trois secondes ou moins, vous êtes au point. Entraînez-vous avec votre boîtier, dans des conditions proches, jusqu’à ce que vous y arriviez. Vous allez constater les bénéfices de cet apprentissage très vite.

Chercher le beau quand l’émotion n’est pas au rendez-vous
Il existe de nombreuses situations où l’émotion n’est pas au rendez-vous. Ce n’est pas parce que vous êtes insensible, c’est le sujet qui ne s’y prête pas, ou bien vous n’arrivez pas à vous l’approprier. Photos d’illustration, reproductions, commandes, ou simplement photos faites les jours où vous photographiez sans envie particulière sont rarement des photos chargées d’émotion. Dans ces situations, la créativité consiste à rechercher le beau dans ce qui vous semble ne pas l’être.
Un lecteur me l’a dit mieux que je ne l’aurais fait : “Les belles choses ne font pas toujours de belles photos. En revanche des sujets très moches peuvent donner de magnifiques images.” La notion de beau est personnelle. Vous avez la vôtre, j’ai la mienne. Ce n’est pas une notion universelle. Ce que vous trouvez beau dépend de vous : votre histoire, vos goûts, votre sensibilité. Et c’est ça ce qui rend votre regard unique.
Faire une belle photo de ce qui ne vous semble pas beau est rendu possible par les principes de cadrage et de composition. Ils ne sont en rien des règles à respecter, mais des outils à votre service pour traduire en image ce que vous trouvez beau lorsque l’émotion n’est ni immédiate, ni visible. La lumière, les lignes, les formes, les motifs : ce sont des leviers. Apprenez à les utiliser avec soin.

Connaître les règles pour mieux s’en affranchir
Je me rappelle encore ces séances de photos clubs animées par des photographes « experts » passant toutes les photos à la moulinette de la règle des tiers. Ne pas la respecter était perçu comme la faute ultime. Et pourtant… Combien de photos mythiques ne la respectent pas ? La meilleure chose que vous puissiez faire avec les règles de composition, c’est de les apprendre pour mieux les oublier le moment venu. Cela dit, je préfère le terme « principes » au terme « règles » que je trouve trop limitant.
Apprendre pour oublier n’est pas une erreur, il s’agit d’établir une progression dans votre apprentissage. Les principes de cadrage existent car ils permettent de construire des images harmonieuses, lisibles, qui guident l’œil du spectateur vers ce que vous voulez qu’il voit en premier. Si vous ne les connaissez pas, vous commettez des erreurs de débutant, et vous vous demandez pourquoi vos images ne fonctionnent pas.
Mais attention : rester figé dans une posture n’est pas la solution. Appliquez des règles de façon stricte, systématique, et vous ferez toujours les mêmes photos. La monotonie vous pend au nez. La règle des tiers, la fameuse, appliquée à chaque photo, va vous donner une série d’images correctes mais interchangeables. Chaque photo sera agréable à regarder, mais l’ensemble ne dira rien.
C’est là que nombre de photographes se trompent. Ne pas suivre une règle et l’ignorer sont deux choses différentes. Ne pas la suivre, c’est une décision créative consciente. Vous avez évalué que la règle ne servait pas l’image, vous ne l’utilisez pas. L’ignorer, c’est ne pas savoir qu’elle existe. Quand bien même le résultat visuel serait identique, il reste le fruit du hasard.

Un exemple personnel : en Bretagne, j’ai photographié un phare en cadrant une fleur accrochée à un rocher au premier plan, le phare étant repoussé à l’arrière-plan, dans la moitié droite de la photo et dans le flou. Cette composition attire l’œil vers le phare car il est plus lumineux que la fleur sur son rocher. J’ai ainsi mis en œuvre le principe d’axe médian couplé au principe de composition par la lumière, sans respecter aucune règle connue et certainement pas celle des tiers. J’ai vu la scène ainsi, je l’ai cadrée comme je l’ai vue. C’est aussi simple que ça. C’est une composition que je reproduis chaque fois que l’occasion se présente. En ville, c’est fréquent. Elle ne plaît pas parce qu’elle respecte les règles, mais parce que j’en ai intégré l’esprit au point de pouvoir m’en passer. Vous pouvez faire de même.
Fuir les avis positifs : pourquoi les likes vous freinent
Un lecteur m’a écrit : “Il m’est arrivé de penser une photographie pour recevoir davantage de Likes, histoire de combler un besoin de reconnaissance.” Vous réalisez à quel point les réseaux sociaux vous trompent ? Cette phrase dit tout sur le piège dans lequel tombent trop de photographes partageant leurs images en ligne.
Vos proches vous font des commentaires agréables sur vos photos ? Ce n’est pas parce qu’elles sont bonnes, mais parce qu’ils veulent vous faire plaisir. Ou qu’ils ne savent pas discerner le bon du moins bon. Sur Instagram ou Facebook, les Likes sont majoritairement attribués par des robots soumis à un algorithme. Certains le sont par quelques comptes qui vous apprécient et vous gratifient d’un clin d’œil motivant pour dire « c’est bien, tu as posté« . Ce ne sont en aucun cas des indicateurs de qualité photographique. Ce sont juste des indicateurs d’optimisation sociale. En clair, ça ne vaut rien.
Photographier à partir de ces retours ne vous fait pas progresser. Pire : ça vous pousse à produire des images consensuelles, celles qui plaisent au plus grand nombre et aux robots, celles qui ressemblent à ce qu’on a déjà vu mille fois. C’est l’inverse d’une démarche créative.
Ce dont vous avez besoin, ce sont des avis critiques. Des retours argumentés, faits par des photographes capables de les faire, qui identifient ce qui ne fonctionne pas, ce qui manque, ce qui est en trop dans vos images. Une photo ainsi analysée et déclarée ratée vaut mille Likes. Mais tout le monde ne sait pas commenter une photo. Je vous recommande de chercher les lieux dans lesquels des photographes plus avancés que vous peuvent regarder vos images sans complaisance : communautés sérieuses, groupes de critique photo, rencontres de photographes.
Attention : Quand vous demandez un avis, soyez précis. “Qu’est-ce que vous en pensez ?” n’appelle aucune réponse sérieuse. “Qu’est-ce qui vous dérange dans ce cadrage ?” ou “Cette photo vous dit-elle quelque chose ou est-ce qu’elle vous laisse indifférent ?” sont des questions générant des retours utiles. Retenez aussi qu’il est inutile de demander des avis sur vos photos si vous n’êtes pas prêt à les recevoir. Parfois, s’entendre dire que c’est raté peut faire mal. J’ai pris quelques belles baffes après avoir soumis des photos à une amie photographe pro, à mes débuts. Mieux vaut évacuer tout ego avant une telle séance.

Le projet photo : le principe le plus simple pour progresser
Quelle est la différence entre un photographe amateur et un photographe expert ? Ce n’est pas la technique. Elle s’apprend en quelques jours. Ce n’est pas le matériel. Acheter un boîtier pro ne fait pas un photographe pro. C’est la connaissance du sujet.
En photographie comme dans n’importe quel autre domaine, travailler un sujet plus longtemps que la moyenne suffit à produire des résultats supérieurs à la moyenne. Si vous photographiez les oiseaux chaque semaine pendant deux ans, vous devenez expert en photo d’oiseaux. Pas parce que vous avez un talent particulier. N’allez pas penser ça. Mais parce que vous avez accumulé une connaissance du sujet que la plupart des photographes n’ont pas. Mes premières photos de danse étaient catastrophiques. Cinq ans plus tard, les danseurs les attendaient.
C’est le projet photo, le principe créatif le plus simple et le plus efficace qui existe. Travailler sur un projet vous force à faire des choix. Quelles images garder, lesquelles éliminer, comment construire une cohérence visuelle sur la durée du projet ? Ces choix sont l’acte essentiel et fondamental de tout photographe créatif. Être créatif ne consiste pas à savoir déclencher. Cela consiste à savoir regarder, et porter sur vos images un regard qui vous aide à sélectionner celles qui comptent vraiment.
Travailler sur un projet vous donne aussi des automatismes techniques. Quand vous revenez régulièrement sur le même sujet, vous ne réfléchissez plus à l’ouverture ou à la sensibilité. Vous vous concentrez sur le moment, les attitudes, la lumière. Vous savez ce que vous voulez obtenir, et ce que le hasard peut vous offrir.
Je me souviens de ce lecteur qui m’a abordé au Salon de la Photo il y a bien longtemps. Il venait de Lyon et tenait à me montrer ses images. Il photographiait des plantes, en couleur sur fond blanc. Des mois de prises de vue, un travail minutieux, sobre, cohérent. Il maîtrisait chaque aspect de ce sujet de niche : l’éclairage, la composition, l’exposition, la profondeur de champ, le traitement. Il venait d’être sollicité pour des publications. Pas parce qu’il était “créatif”. Parce qu’il avait choisi un projet et l’avait travaillé en profondeur.
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Passer de l’opportunisme à un projet photographique structuré
Vous avez déjà fait de bonnes photos. En profitant d’une bonne lumière, d’une situation qui s’est présentée au bon moment, d’un heureux hasard que vous avez su saisir. C’est l’opportunisme photographique, et il n’y a rien de mal à ça. Je fais pareil. Mais cet opportunisme ne construit pas votre démarche créative.
Faire une bonne photo est facile. En faire des centaines, c’est difficile.
Franck Gérard, photographe
Raconter une histoire avec vos images, développer un projet cohérent, ce n’est pas qu’une question de chance et de hasard. C’est une question de volonté. Vous devez définir les limites de votre projet, accepter ses contraintes, savoir ce que vous devez photographier pour construire un ensemble d’images pertinent, savoir pourquoi vous le faites, et surtout quelle histoire vous voulez raconter.
S’il n’y avait qu’une seule chose à retenir de tout ce que j’écris sur la créativité en photographie, ce serait celle-là : apprenez à raconter des histoires. Faites-le avec votre regard et vos propres émotions, en utilisant l’appareil photo comme outil et non comme prétexte.
Narration et storytelling, raconter une histoire avec vos images
Une série de photos est bien plus qu’un sujet répété sous différents angles. C’est un récit qui a un début, un développement et une conclusion. Rappelez-vous les rédactions au collège.
Ne cherchez pas midi à quatorze heures, utilisez la structure narrative la plus simple qui soit : un sujet, un verbe, un complément. Transposée en photographie, pour reprendre la formulation du photographe et auteur François Rastoll : la photo-sujet est celle dont on va parler, le socle de l’histoire. La photo-verbe est celle qui situe le temps, une action, un état fort. La photo-complément est celle qui entretient les codes des deux précédentes et crée une relation narrative.
Ce n’est pas une formule magique. C’est une façon de penser votre photographie autrement qu’une accumulation d’images réussies avec l’aide du hasard.
Les meilleures histoires à raconter avec vos photos ne sont pas forcément là où vous croyez, ni au bout du monde. Elles sont dans ce que vous connaissez déjà, ce que vous avez sous les yeux au quotidien, ce qui vous touche directement. Vous n’avez pas besoin de faire un long voyage. Vous avez besoin d’un regard.
Vous sortez de chez vous, quelque chose vous attire ? Notez-le. Quelque chose vous fait réagir, vous touche sans que vous sachiez pourquoi ? Notez-le aussi. Ce sont des histoires possibles. J’ai clôturé un projet sur le territoire urbain autour de chez moi par une exposition de seize photos. Je les ai choisies parmi plusieurs milliers réalisées sur dix ans. Pas dix-sept, ou vingt. Seize. Cette contrainte du choix strict est celle qui m’a appris le plus sur ma propre démarche créative.
En savoir plus sur le Storytelling en photographie avec le livre de Finn Beales
Diffuser son travail : livre, exposition, publication en ligne
Vous pouvez faire partie des meilleurs photographes au monde, si vous ne montrez jamais vos projets, ils restent inachevés et vous n’êtes pas reconnu. Un disque dur plein à craquer de fichiers RAW n’est pas la conclusion d’un travail créatif. C’est le signe que vous n’allez pas au bout de votre intention initiale. C’est un abandon.
Montrer ne signifie pas obligatoirement poster sur Instagram. Cela peut en faire partie, si vous faites ce choix. Mais la vraie question est : quelle forme de présentation valorise votre travail ? Je me suis posé cette question de nombreuses fois, la réponse n’est jamais une grille de vignettes affichées sur l’écran d’un smartphone.
Le livre de photographies est le format qui vous offre un contrôle total : agencement des images, narration, rythme, présentation du projet. Aucun algorithme ne vient mettre son nez dans un livre. Rien ne change dans le temps. C’est votre regard, fixé.
L’exposition photo est un moment de partage plus ponctuel, plus délicat aussi car vous n’en maîtrisez pas tous les paramètres. Mais c’est le format qui crée une relation directe avec un public, en dehors des écrans. Passer discrètement dans le dos des visiteurs et les entendre commenter vos photos, croyez-moi, c’est une expérience à vivre.
Livre et exposition sont complémentaires. Le livre peut circuler, servir à faire connaître votre projet et à intéresser des lieux d’exposition. L’exposition peut participer à la diffusion de votre projet, du livre.
Pour la publication en ligne, pensez à la newsletter ou au blog comme espace de diffusion d’un projet sur la durée. Ne montrez pas le projet dans son ensemble. Publiez une image par semaine avec le contexte de prise de vue, l’intention, les choix que vous avez faits. Ne publiez pas toutes les images du projet, laissez des surprises aux visiteurs de l’exposition et aux acheteurs du livre. Cette forme de diffusion construit une relation sur la durée avec votre audience. Elle donne envie de savoir la suite, de s’intéresser à votre travail. C’est bien plus pertinent que de courir après des réactions immédiates et des Likes.
Pourquoi faites-vous de la photo ? La question qui change tout
Vous photographiez. Vous avez peut-être commencé pour créer des souvenirs. Puis vous vous êtes intéressé à la technique. Vous avez peut-être même acheté un plein sac de matériel. Puis vous avez cherché à faire mieux, à passer un cap, pour comprendre ce qui manquait à vos images, pour trouver une démarche.
C’est le parcours de la plupart des photographes amateurs. C’est le mien. Il n’y a pas de mauvais point de départ. Vous n’avez rien à vous reprocher si jamais vous le pensez.
Mais à un moment, il faut vous poser une question essentielle, et y répondre : pourquoi faites-vous de la photo ?
“Parce que ça me plait” ou “parce qu’il faut bien faire quelque chose à la retraite” sont des réponses qui ne vous aident pas. Creusez davantage. Revenez sur votre parcours. Qu’est-ce qui vous pousse à sortir votre boîtier, à passer des heures à trier vos images, à continuer alors que vous n’êtes pas satisfait de vos résultats ? Je fais de la photographie parce que je veux montrer l’humain dans son environnement. Comprendre comment cet environnement évolue. Vous voyez ? Aucune technique là-dedans.
La photographie est une pratique agréable mais difficile. Maîtriser quelque chose de difficile prend du temps. Vous continuez à en faire parce que vous n’en avez pas encore fait le tour. Félicitations. Mais sachez que vous n’en ferez jamais le tour, car on ne fait jamais le tour d’un sujet qui touche à l’art et à la créativité. C’est une des rares activités qui vous accompagne pour la vie, qui évolue avec vous, qui résiste à la maîtrise complète. Je trouve ça génial, pas vous ?
La réponse à cette question est votre boussole. Elle définit ce que vous devez photographier, avec qui, pour qui, et pourquoi ça vaut la peine de continuer à progresser.
Exercices pratiques pour devenir photographe créatif
Exercice 1 : Identifier votre inspiration personnelle
Prenez de quoi écrire. Listez ce que vous trouvez beau, ce qui vous touche, ce qui vous fait réagir. Peu importe le domaine : musique, cinéma, lieux, personnes, situations. Notez tout ce qui vous vient. Ne cherchez pas à faire de belles phrases, des mots suffisent.
Classez ensuite vos notes par thèmes. Consultez cette liste avant chaque séance photo. Elle vous rappelle ce que vous cherchez avant même de déclencher.
Exercice 2 : Maîtriser votre boîtier sans le regarder
Prenez une heure. Apprenez par cœur la position des commandes importantes : ouverture, temps de pose, sensibilité, autofocus, mesure de lumière. Entraînez-vous à les modifier sans regarder le boîtier, tout en gardant les yeux sur votre sujet imaginaire. Faites l’exercice dans le noir, vous allez vite progresser.
Quand vous pouvez changer ces paramètres en moins de deux secondes sans quitter votre sujet des yeux, vous avez intégré la notion de lâcher prise.
Exercice 3 : L’exercice du beau
Choisissez un sujet accessible, le but est d’aller vite. Faites cinq photos différentes de ce sujet en variant les cadrages et les compositions. Pensez lignes, formes, motifs, lumière.
Regardez ensuite ces cinq images sur votre écran d’ordinateur. Retenez les deux qui vous attirent le plus. Pour ces deux photos, imaginez trois rendus différents : couleur, noir et blanc, tonalités différentes. Créez ces six versions.
Choisissez maintenant une seule image parmi les six. Une seule. Écrivez quelques phrases pour expliquer ce choix. Peu importe la qualité du texte, il est pour vous. Notez-le dans votre journal de photographe, vous saurez où le retrouver.
Vous venez de faire des choix créatifs conscients. C’est exactement cela, la démarche créative.
Exercice 4 : Trouver vos thèmes récurrents
Ouvrez votre photothèque (votre catalogue). Regardez l’ensemble de vos images sous forme de vignettes, la vision la plus large possible.
Identifiez les trois sujets qui reviennent le plus souvent, même si vous n’en avez jamais pris conscience jusqu’ici.
Créez une collection pour chacun de ces trois sujets. Sélectionnez ensuite les dix images les plus fortes dans chaque collection. Vous tenez vos premiers projets.
Regardez ces ensembles d’images : qu’est-ce qui leur manque pour être plus cohérents ? Quels sont les doublons ? Quelles images manquent pour compléter le récit ?
Exercice 5 : La question finale
Vous voulez devenir devenir photographe créatif ? Prenez trente minutes. Une feuille, un stylo, pas d’écran.
Répondez à cette question : pourquoi faites-vous de la photo ?
Recommencez plusieurs fois. La première réponse est rarement la vraie. Creusez jusqu’à trouver quelque chose qui vous surprend vous-même.
Notez cette réponse dans votre journal de photographe. Relisez-la quand vous doutez, quand vous vous demandez si vous avancez, quand vous cherchez quoi photographier ensuite.
Questions fréquentes sur la créativité en photographie
Oui. Comme toute compétence, la créativité photographique se développe par l’observation, la pratique et l’analyse de ses propres images. Il n’existe pas de photographe créatif qui n’ait pas d’abord beaucoup regardé les images des autres, beaucoup déclenché, et beaucoup éliminé.
Non. La créativité n’est pas dans le boîtier. Elle est dans le regard que vous posez sur votre sujet avant d’appuyer sur le déclencheur, et dans l’intention qui guide ce geste. Les photographes les plus créatifs travaillent souvent avec les contraintes imposées par leur matériel, pas malgré elles.
Le photographe technique maîtrise les réglages. Le photographe créatif sait pourquoi il les choisit. La technique est un outil au service d’une intention. L’idéal est de maîtriser les deux, dans cet ordre : d’abord comprendre ce que vous voulez dire, ensuite savoir comment le dire.
En faisant le tour de ce que vous aimez déjà, en dehors de la photographie. Votre métier, vos lectures, vos goûts musicaux, les lieux qui vous touchent, les personnes qui vous intéressent. Votre sujet photographique est presque toujours là, dans ce que vous connaissez et ressentez avant même de sortir un appareil.
Ouvrez votre photothèque ou catalogue et faites l’exercice 4 de cet article. Vous y trouverez vos thèmes récurrents, donc votre point de départ. En parallèle, regardez davantage d’images : des photographes qui travaillent sur des sujets qui vous attirent, des livres, des expositions. Les deux ensemble vont plus vite que l’un sans l’autre.

Merci pour cet intéressant partage de ce qui est certainement le fruit d’une longue réflexion. Le sujet est difficile, mais son traitement débouche sur des pistes que chacun peut méditer et explorer.
Excellente réaction! j’ai quelques photos qui m’ont demandées des heures d’attente … Parce que l’ouvrier ne pouvait exécuter que 2 h plus tard ce que je pouvais penser,
ou le lendemain à cause de la réaction de la police allemande, ou parce que l’heure du repas à était retardé d’une heure et demie, ou car il y avait eu un suicide sous un train que je devais immortaliser à un endroit bien précis, ou devant une coulée de cuivre fondu, d’aluminium, d’acier ou créer des photos publicitaires de soudeur, ou ou ou je vous laisse choisir.
Par fois je me demandais pourquoi je sillonner l’Europe comme photographe industriel…. Il faut être un peu inconscient durant 53 ans. Mais mes photos ont fait le tour du monde, alors je suis satisfais. Cordiales salutations.
Si la créativité en photo est définie comme la capacité à réaliser un cliché à la fois nouveau, original (c’est-à-dire différent de ce qui existe) ça va être difficile car on peut dire que tout a été fait. Mais découvrir seul et apprendre la technique (afin de mieux l’oublier après) pour arriver à ce qu’on a rêvé c’est peut-être de la créativité. Et les heureux accidents (mauvaises manipulations, etc…) est-ce de de la créativité ?
Apprendre la technique avec un bouquin, certes mais la créativité ?
A mon avis la créativité on l’a ou on l’a pas. Après elle s’exprime de toutes les manières (photo, dessin, écriture, etc…).
J’ai connu des photographes industriels avec une énorme créativité dans leur domaine ainsi que des photographes d’Art avec une créativité nulle.
Il faut montrer ses clichés et selon les réactions…
« A mon avis la créativité on l’a ou on l’a pas ».
C’est le sujet de l’article et je ne suis donc pas d’accord avec cette affirmation.
La créativité s’apprend et se travaille, quand on fait l’effort de le faire.
Bonjour, je recherchais un article de ce genre, et celui ci me comble. Comme avec beaucoup d’autres traitant du même thème, je me pose toujours la même question : Qu’en est il pour la photographies de paysages ? Par exemple : « Raconter une histoire, être créatif, ce n’est pas qu’une question de chance et de hasard. Vous devez penser et piloter votre projet »
« Vous avez déjà fait des photos intéressantes, en appliquant les conseils trouvés ici ou ailleurs, en profitant des bonnes conditions de lumière qui s’offraient à vous, en ayant un peu de chance quand un sujet intéressant se présentait. Nous faisons tous cela. »
« En procédant ainsi, par contre, vous avez jouer l’opportunisme: c’est la chance qui vous a donné un coup de pouce, ou un heureux hasard que vous avez su saisir. »
« Trouver l’inspiration n’est jamais que faire le tour de ce que vous aimez, de ce que vous ressentez, de ce que vous avez envie de montrer, des influences qui vous touchent. Pensez votre pratique photo en ce sens et vous allez identifier bien vite des sujets de photo possibles. » Je pense pouvoir appliquer cette phrase à ma passion du paysage. Pas pour les autres ! Oui en effet, j’aime le paysage, la Nature, l’influence des impressionnistes, des plus grands photographes de paysages. De fait, je ne fais que montrer mon émotion devant ces spectacles de la Nature. Je ne puis raconter qu’une seule chose : ce paysage m’a ému, cette lumière, cette atmosphère. Et je veux le partager avec vous.
Je n’ai jamais rencontré d’article traitant de ces notions de créativité liées à la pratique du paysage.
Merci pour votre retour. Pour me permettre de dépasser cette crainte de ne faire que de la « carte postale », si réussie soit elle.