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Sur la Route du Lait : 25 ans de reportage photo amateur à travers le monde

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Sur la Route du Lait, c’est trois voyages en vingt-cinq ans, huit ans cumulés sur les routes du monde à la rencontre de ceux qui vivent du lait de leurs animaux, un peu plus de 100 000 photos, deux livres, des expos. Colette Dahan et Emmanuel Mingasson ne sont ni photographes professionnels, ni journalistes. Ils sont la preuve qu’un projet photo documentaire au long cours ne demande ni matériel haut de gamme, ni formation professionnelle. Il demande simplement une décision, de la méthode, et la discipline de finir ce qu’on commence.

Les échanges avec les participants à mes formations ne me servent pas qu’à répondre à leurs questions. Ils me servent aussi à mieux comprendre ce qu’ils font, leurs véritables besoins, leur pratique photo.

Emmanuel Mingasson, après avoir suivi ma formation Lightroom, me posait des questions de temps en temps, exprimant des besoins, des interrogations. C’est son besoin de classement et de référencement qui a attiré mon attention. J’ai alors réalisé qu’il était voyageur photographe au long cours. Et quel long cours !

Au printemps 2026, j’ai repris contact avec lui car son projet Sur la Route du Lait me semblait tellement fou qu’il méritait une mise en avant. C’est la synthèse de notre longue discussion que je vous propose aujourd’hui.

Sur la Route du Lait : 25 ans de reportage photo amateur à travers le monde avec Colette Dahan et Emmanuel Mingasson - Iran, juin 2013
Sur la Route du Lait avec Colette Dahan et Emmanuel Mingasson – Iran, juin 2013

Colette Dahan et Emmanuel Mingasson, deux personnes ordinaires, 25 ans de reportage photo documentaire

Deux personnes comme vous et moi. Colette Dahan et Emmanuel Mingasson ne sont ni photographes professionnels, ni journalistes. Curieux, ils ont décidé un jour de faire un long voyage mais surtout de lui donner un sens.

Emmanuel a travaillé pendant des années dans le développement rural, en Savoie, une région où les filières fromagères sont une réalité. Colette a eu plusieurs métiers et en partie dans le même milieu. Ils habitent à Chambéry.

Emmanuel commence à faire de la photo de façon sérieuse vers 1995. Pas de formation initiale, pas d’école de photo. Juste une activité qui le passionne, comme de nombreux amateurs. Avant le premier grand voyage Sur la Route du Lait en 2001, il suit cinq jours de stage chez un photographe installé dans la Drôme. Son appareil photo est un reflex de milieu de gamme. Ce boîtier, loin d’être un équipement professionnel, ne l’a pas empêché de faire des photos qui placent le spectateur au cœur de l’action. Emmanuel le dit sans fausse modestie, le vrai problème n’a jamais été le matériel.

Colette, elle, c’est l’écriture. Elle note, elle retranscrit, elle rédige. Et puis, au fil des voyages, elle s’est mise à photographier aussi, avec son appareil photo en mode automatique puis avec son smartphone, adoptant un regard totalement différent de celui d’Emmanuel. Spontané alors que le regard du photographe est plus construit. Complémentaire, en fait. Sur le terrain, c’est aussi elle qui lui rappelle ce qu’il ne faut pas rater.

« Il y en avait un qui ne savait pas bien écrire, et l’autre qui ne savait pas faire des photos. Il n’y a pas eu de discussion. »

Lors de l’entretien, j’entends Colette nous dire en arrière-plan « oui, enfin, un peu photographe quand même hein ?« .

D’une boutade en Ouzbékistan à Sur la Route du Lait : comment naît un projet photo de 25 ans

Tout commence pendant un voyage, en 1999, dans un marché en Ouzbékistan. Quinze jours de sac à dos en Asie centrale, quelques jours avant de rentrer en France. Sur un étal, un fromage séché très dur, quelque chose qu’ils n’avaient jamais vu. Et une boutade : « Un jour il faudra revenir voir comment c’est fait.« 

Un an plus tard, en juillet 2000, Colette et Emmanuel sont décidés : l’année prochaine, ils partent. Et ils se fixent trois prérequis pour ce voyage qu’ils s’imposent d’accomplir en un an : du temps (un congé sabbatique), une voiture (un 4×4 acheté et aménagé), et parler russe (une langue apprise de zéro pour pouvoir parler dans des pays où tous ont appris le russe à l’école pendant la période soviétique). Le 1er septembre 2001, tous les éléments sont réunis. Ils partent. Sur la Route du Lait vient de commencer.

Leur idée et le fil conducteur du voyage sont de connaître et comprendre les fabrications traditionnelles qui permettent aux familles de vivre. Ils ne savaient pas si ça allait marcher ni ce qu’ils allaient trouver. Ils savaient juste qu’ils avaient une année devant eux pour essayer.

Ce premier voyage les mène en Roumanie, en Turquie, en Iran, en Asie centrale, en Mongolie. Retour en 2002.

Puis une douzaine d’années plus tard, en 2013-2015, ils repartent en Asie, au printemps cette fois. Ils veulent être présents pendant la pleine période de production laitière, quand les animaux sont à l’herbe. En prime, ils retrouvent des familles rencontrées douze ans auparavant. Avec eux, leur premier livre et ainsi la réponse à la question que beaucoup leur avaient posée « qu’allez-vous faire de toutes les photos et toutes les notes que vous avez prises ? »

Et le troisième voyage, enfin, de septembre 2020 à janvier 2026 : un an en France d’abord, Covid oblige, puis la Scandinavie, puis le 4×4 expédié sur un bateau entre la Belgique et Montevideo, et l’Amérique du Sud, l’Amérique centrale, l’Amérique du Nord.

Imaginez… Vivre pendant en tout huit ans dans un espace aménagé de 2 mètres de long sur 1,40 mètre de large. Emmanuel décrit l’intérieur : un lit, une cuisine, un coin salon, une salle de bain. « Et terrasse, et grand balcon« , dit-il avec un sourire non feint. Plusieurs confinements la première année, un problème de santé qui les a immobilisés pendant 7 mois, l’attente de pièces de rechange pour la voiture et une semaine tous les deux mois une pause pour la rédaction de la lettre de voyage, ils ont aussi passé presque un an entre quatre murs, dans des logements classiques, pendant le dernier voyage. Le reste, c’était la voiture aménagée en van.

Un congé sabbatique, pour mémoire, est ouvert à tous les salariés. Il n’est pas rémunéré mais ce n’est pas réservé à une catégorie particulière. Emmanuel le dit parce que c’est important.

Sur la Route du Lait avec Colette Dahan et Emmanuel Mingasson - Le 4x4 Toyota aménagé
Sur la Route du Lait avec Colette Dahan et Emmanuel Mingasson – Le 4×4 aménagé

Comment trouver des sujets pour un reportage photo : frapper aux portes

Premier voyage, 2001. Colette Dahan et Emmanuel Mingasson ont une adresse en Roumanie et une adresse en Iran. C’est tout. Pas de contacts préétablis, pas de base de données, pas de guide local. Tout va se faire sur le terrain.

Leur méthode se veut simple et efficace : aller sur les marchés, demander aux vendeurs d’où viennent les produits, remonter la chaîne jusqu’aux grossistes. À Istanbul, ils étalent une carte de Turquie dans un marché de gros en produits laitiers. Ça attire du monde. Chacun donne son avis, indique une fromagerie, une région, un producteur à ne pas rater. La carte comme outil de rencontre, c’est artisanal, c’est lent, on l’a oublié de nos jours, mais c’est efficace.

Pour leurs deuxième et troisième voyages, ils bénéficient d’Internet, qui leur permet de préparer quelques trajets avant d’arriver dans un pays. Mais la philosophie de Sur la Route du Lait veut que les rencontres restent spontanées, identiques dans l’esprit à ce qu’ils ont vécu en 2001.

Ces rencontres aboutissent-elles ? Ils ne reçoivent que trois refus en huit ans de voyage. Le premier lié à une croyance, celle de l’étranger qui pourrait apporter le mauvais œil dans la maison. Le deuxième refus venait de quelqu’un qui avait dit oui puis changé d’avis, probablement par pudeur sur ses conditions de vie. « Pourquoi vous venez chez nous, il n’y a rien à voir chez nous. » Le troisième refus s’est produit dans des circonstances similaires. C’est tout.

Emmanuel me l’a précisé lors de notre entretien, l’accueil s’est avéré identique partout où ils sont allés : Asie centrale, Amérique du Sud, Belgique, Norvège, Allemagne. Une fois leur projet expliqué, les portes s’ouvraient. Partout. Il résume en une phrase ce qui débloque la peur d’aborder des inconnus pour un reportage photo, et qu’il dit s’être répétée chaque fois qu’il hésitait à frapper à une porte : « Le seul risque que je prends, c’est qu’ils me disent oui.« 

Sur la Route du Lait avec Colette Dahan et Emmanuel Mingasson - Soins en cave à la fromagerie Serro Balsamo dans l'Etat de Goiás, novembre 2023
Sur la Route du Lait avec Colette Dahan et Emmanuel Mingasson – Soins en cave à la fromagerie Serro Balsamo dans l’Etat de Goiás, novembre 2023

Photographier un reportage : une journée sur le terrain

Colette et Emmanuel ont une même demande auprès des producteurs qui leur ouvrent leurs portes : être là pour la traite, rester jusqu’à la fin de la fabrication, du début à la fin.

La raison est simple : la traite prend du temps, et pendant ce temps-là, les gens ont les mains occupées mais la bouche libre. Pareil pendant la fabrication. Ces moments privilégiés permettent la discussion et surtout, sans que cela pose de problème, de sortir l’appareil de photo. La conversation s’installe naturellement, sans forcer.

Pas de questionnaire préparé, pas de liste de questions à cocher, mais une discussion à bâtons rompus. L’objectif premier de Colette et Emmanuel c’est de comprendre comment les gens vivent, comment ils s’organisent, comment leur façon de transformer le lait reflète l’adaptation à l’environnement dans lequel ils vivent. Un mode de vie nomade, une saison de production courte, un milieu de steppe, désertique ou au contraire sous la neige plusieurs mois par an, plusieurs espèces animales dans le troupeau, tout cela a une influence sur des techniques, intéressantes à connaître car elles permettent de comprendre le mode de vie et sont souvent héritées de traditions transmises parfois depuis des générations.

Sur le terrain, la coordination entre Emmanuel et Colette se fait naturellement. Il photographie pendant qu’elle note ou enregistre. Il ne pose pas de questions, elle ne photographie pas pendant qu’il cherche son cadre. Ça s’est calé ainsi naturellement entre eux.

Emmanuel réalise deux types d’images lors de chaque visite. Les photos documentaires d’abord : suivre un procédé de A à Z, photographier chaque étape pour pouvoir décrire une technique, un savoir-faire et s’en souvenir aussi. Et les photos de mise en valeur de l’humain : « Mon boulot, tel que je le conçois, c’est mettre en valeur le geste, mettre en valeur le travail. » C’est le témoignage qu’il souhaite apporter.

Sur la Route du Lait avec Colette Dahan et Emmanuel Mingasson - Kirghizstan, juillet 2013
Sur la Route du Lait avec Colette Dahan et Emmanuel Mingasson – Kirghizstan, juillet 2013

Quel matériel photo pour un reportage au long cours

Emmanuel Mingasson me dit avoir fait près de 80 % des images de ces 25 ans avec un seul objectif : un 24-70 mm f/2.8, monté sur un boîtier reflex au départ, devenu un hybride en cours de route. Le deuxième boîtier, plus discret, c’est un compact avec une focale fixe 28 mm. « Un petit bijou« , dit Emmanuel. Efficace, discret, silencieux.

Le 35 mm f/1.4 sort exceptionnellement, quand la lumière est tellement faible qu’il faut aller chercher l’ouverture maximale. Mais c’est rare. Les montées en ISO modernes et les logiciels de traitement comme Lightroom ont largement réduit ce besoin.

Alors que je lui pose la question de la vidéo, sa réponse est sans appel : absente, ou presque, et c’est assumé. « C’est difficile sur le terrain, il faut penser à tout, on a des gigas et des gigas le soir, le son, s’il est bon, s’il est pas bon…« . Comme je le comprends !

Pour lui, la vidéo entre en conflit direct avec la quête d’images. Quand on est en train de construire une image, on ne pense pas au plan vidéo. Et inversement. Emmanuel le regrette un peu, parce que dans une projection d’une heure et quart, quelques séquences de 15 à 20 secondes faites par Colette rendent le montage plus vivant. Mais pas au point de changer d’approche.

Ce que le smartphone de Colette apporte, en revanche, est réel. Un regard différent, spontané, peut-être moins construit. Et surtout : elle voit ce que lui ne voit pas, parce qu’elle n’a pas l’œil collé à un viseur. « Manu, arrête de parler, il faut que tu ailles voir là-bas. » C’est ça, travailler à deux.

Sauvegarder et classer ses photos en voyage : la méthode d’Emmanuel

C’est la contrainte de tout voyageur, d’autant plus au long cours. Devoir chaque soir, sans exception, sauvegarder et annoter ce qui a été fait pendant la journée. Sans ça, imaginez le travail au retour après des mois ou années de voyage : Emmanuel me l’a dit, ce serait tout simplement impossible. Le volume d’images accumulé par Sur la Route du Lait l’impose.

La règle de sauvegarde établie par Emmanuel, et que j’approuve pleinement, est simple et non négociable : on n’efface jamais une carte mémoire avant d’avoir deux copies sur deux supports distincts. En pratique : il a utilisé trois jeux de disques durs en permanence. Deux dans la voiture, dont un en sauvegarde Time Machine (couvrant à la fois le système et le disque photo). Un dans le sac à dos lors de chaque sortie à pied, quelle que soit la durée de la sortie. Si la voiture se fait dévaliser, il reste au moins une copie.

Au premier voyage, en diapo, pas de disque dur. les pellicules partaient par la poste depuis l’Asie centrale vers un ami qui les réceptionnait en France. Pas une seule ne s’est perdue, malgré le stress.

« Après un envoi, je ne dormais pas pendant 15 jours, et quand j’avais le message trois semaines après disant ‘on a bien reçu’, c’était le soulagement. »

Aujourd’hui, deux disques durs de 2 To suffisent pour l’ensemble d’un voyage. La taille d’un paquet de cigarettes. Deux autres disques contiennent les copies de sauvegarde et deux autres encore les sauvegardes Time Machine.

Le nombre de photos réalisées est forcément impressionnant : environ 55 000 images pour le dernier grand voyage, soit une trentaine de déclenchements par jour en moyenne. Selon les rencontres, ça peut aller de 20 photos dans une journée calme à 500 dans une journée chargée. Emmanuel précise qu’une partie de ces images sert de mémoire technique : photographier chaque étape d’une fabrication complexe, pas pour faire une belle image, mais pour pouvoir reconstituer le procédé plus tard. Ce point est important. En voyage on ne fait jamais « que » des belles images mais aussi toutes celles qui servent à référencer, documenter, illustrer.

Les mots-clés sont appliqués dans Lightroom le soir même, avant tout traitement. C’est la priorité absolue. Afin de faciliter la recherche ultérieure des photos, Emmanuel a adopté une structure systématique : pays, ville ou village, nom du voyage, puis description de tout ce qui est visible sur la photo. Pour les fabrications fromagères, les mots-clés sont précis et techniques, calqués sur le vocabulaire de la filière. Il lui faut pouvoir retrouver une photo faite en Ouzbékistan en 2001 dans les mêmes conditions qu’une photo faite la semaine dernière. Les diapos du premier voyage ont été scannées et intégrées dans Lightroom avec cette même structure. La méthode fonctionne : lorsque je lui ai demandé quelques photos d’illustrations, je les ai reçues le lendemain.

En complément des mots clés, l’arborescence Lightroom établie par Emmanuel suit la logique du voyage : par pays, puis par date, jour par jour. Des collections complètent le système : par lieu, par thème, par lettre de voyage publiée ou nombre d’étoiles. Lightroom exclusivement, depuis le début. Je me souviens avoir évoqué avec lui lors d’un de nos échanges la possibilité de rechercher des photos non référencées, et de synchroniser les mots clés entre Lightroom Classic et les autres déclinaisons de Lightroom. Ce n’était alors pas possible. Depuis la version 15.4, ça l’est et cela facilite le travail de référencement. À garder en mémoire pour le prochain voyage !

De ces 55 000 photos, Colette et Emmanuel ont choisi environ 10 % des images en première sélection. Leurs critères sont classiques : intérêt esthétique, capacité à raconter quelque chose, pertinence documentaire. Le traitement du soir est resté minimum : que la photo commence à ressembler à quelque chose, qu’elle soit utilisable rapidement. Le traitement approfondi viendra plus tard.

Et pendant qu’Emmanuel fait tout ça, Colette retranscrit, traduit si nécessaire, et rédige. Cela représente deux heures de travail minimum, chaque soir. « Si on veut garder une trace et faire les choses intelligemment, il n’y a pas d’autre façon.« 

Sur la route du lait : 25 ans de reportage photo amateur à travers le monde avec Colette Dahan et Emmanuel Mingasson
Sur la route du lait avec Colette Dahan et Emmanuel Mingasson – Mongolie, juin 2002

Publier ses photos : pourquoi la lettre papier plutôt que le tout gratuit

Dès le premier voyage, Colette et Emmanuel l’ont décidé : les abonnés de Sur la Route du Lait recevront chaque mois une lettre papier, envoyée par la poste. Pas un email, pas un contenu web. Un courrier physique, quatre pages, noir et blanc au début, puis couleur. Colette et Emmanuel vont ainsi réunir entre 250 et 340 abonnés payants selon les voyages.

Le parti pris est explicite et assumé : aller à contre-courant du « tout gratuit sur Internet ». Pas par prétention. Par conviction qu’une lettre physique se lit différemment, qu’elle ne se perd pas dans une boîte mail, qu’elle mérite une attention différente, parce que des gens ont travaillé pour la créer et que d’autres ont payé pour la recevoir. Cet engagement, il structure aussi le rythme de travail du soir. Pas question de bâcler.

Mais ce n’est pas tout. Il y a un deuxième engagement, moins visible mais tout aussi important : envers le respect dû à tous les producteurs rencontrés. Des gens qui ont ouvert leur maison, expliqué leur métier, parlé de leur vie, et à qui Emmanuel et Colette ont dit : « Notre objectif, c’est de faire connaître votre vie à des gens qui ne pourront jamais venir vous voir.« 

La logistique de chaque voyage a reposé sur un camp de base en France, tenu par des amis. Les textes partent par email, les pellicules par la poste au premier voyage (lettres mises en page, imprimées, expédiées depuis la France). Dès le deuxième voyage, un PDF bouclé depuis la voiture est envoyé pour impression et mise sous enveloppe. Encore des tâches à gérer : au deuxième voyage, plus de 300 lettres par mois sont ainsi traitées. « Il faut de bons amis.« 

Réseaux sociaux et photo : un carnet d’adresses, pas une vitrine

Colette et Emmanuel m’ont avoué ne pas être à l’aise avec les réseaux sociaux. Lors du premier voyage, les réseaux n’existaient pas. Avec le temps, ils ont adopté une présence minimale sur Facebook. Et puis, un jour, au Brésil, des producteurs qu’ils venaient de rencontrer leur ont dit : « on veut voir les photos que vous avez faites chez nous, mettez-les sur Instagram« . Le compte Instagram Sur la Route du Lait est né comme ça, d’une demande du terrain.

Ils se sont alors mis à publier une série de photos toutes les trois semaines environ. Il n’y a pas de stratégie, pas de calendrier, pas de ligne éditoriale calée à l’avance. C’est un partage plaisir, quand l’envie et le temps sont là.

L’usage réel d’Instagram et des réseaux qu’Emmanuel m’a décrit n’est pas celui qu’on imagine. Pas une vitrine. « De toute façon, le système est fait pour qu’on ne voie plus rien. » Ce qui compte, c’est le lien direct avec les personnes rencontrées. Quelques jours avant notre échange, il recevait un message WhatsApp d’un producteur brésilien rencontré dans une ferme. Vingt-cinq ans de voyage, et c’est ça la vraie valeur des réseaux sociaux pour un projet comme le leur : maintenir l’échange avec les gens qui vous ont ouvert leur porte.

Livre photo, expo, projection : finir le travail

Après le retour du premier voyage, en 2002, afin de faire connaître leur démarche et leurs propos, Colette et Emmanuel commencent par des expos photo et des projections. Un carrousel Kodak et cinq paniers de diapos ! Le texte est lu en direct pendant que les images défilent. La restitution est si bien réalisée que les gens ne prêtent pas garde aux changements de carrousels, ressortent en disant qu’ils croyaient être au cinéma. Ces projections ont généré des discussions, des rencontres, et finalement l’idée d’un livre. Le premier est sorti en 2006, quatre ans après le retour. Ils ne l’avaient pas prévu. Il s’est si bien imposé qu’il est épuisé.

Le deuxième voyage se voulait plus structuré en termes de communication et de façons de le partager. Continuer avec une lettre de voyage, alimenter le site web, tandis que le projet de livre, d’expos, de conférences, ils l’ont en tête avant même de partir.

Aujourd’hui, quatre mois après le retour du dernier voyage, nos deux voyageurs se réinstallent. Ils se posent. Un prochain livre est déjà en réflexion. Des projections peut-être, des conférences, une expo. Rien n’est calé, et c’est bien normal. Il faut laisser le temps au temps.

Pour Emmanuel, la question de la restitution (livre, expo, projection) n’est pas un bonus. C’est la raison d’être du travail de terrain.

« Si on ne fait pas la deuxième partie du travail, la première ne sert à rien. »

C’est dit simplement, mais c’est une des phrases les plus importantes de cette conversation. Deux mille quatre cents pages de notes, des milliers de photos qui restent sur un disque dur, que personne ne verra jamais, que les enfants jetteront sans savoir ce que c’est. Emmanuel y pense.

Rematérialiser ce qu’on a vécu est essentiel quand tout est numérique. Imprimer, publier, exposer. Ce n’est pas accessoire, c’est finir le travail.

Ce que 25 ans de reportage enseignent aux photographes amateurs

Photographe amateur, Emmanuel a fait cinq jours de stage avant de partir en reportage pour un an. Boîtier d’entrée de gamme. Pas de formation professionnelle en photographie. Et 25 ans plus tard, ses images tiennent. Elles racontent quelque chose. Elles ont servi de base à des livres, des expos, des projections qui ont touché leur public.

Je le répète souvent, la technique photo s’apprend vite. Apprendre à regarder, par contre, prend une vie. C’est ce que démontre concrètement Sur la Route du Lait sur 25 ans de pratique.

Mener un tel projet documentaire long n’est pas réservé aux professionnels. C’est accessible à quiconque décide de commencer, pas juste d’y penser pour le faire un jour, mais de commencer.

Emmanuel me l’a répété tout au long de notre échange, l’obstacle n’est jamais technique. Il est psychologique. « J’ose pas, je sais pas, peut-être que ça ne marchera pas... » Il faut savoir distinguer les rêves des projets. Un rêve reste flou. Un projet, ça se prépare concrètement : du temps, de la logistique, un budget, un moyen de transport, une langue si nécessaire. Et on y va, même sans savoir ce qu’on va trouver.

Colette et Emmanuel m’ont aussi confié que travailler à deux apporte quelque chose que le travail solo ne peut pas donner : deux regards, deux outils, deux façons de voir la même scène. Et quelqu’un qui vous dit ce que vous étiez en train de rater.

Colette a mis une citation de Jacques Brel en exergue du premier livre. Elle résume mieux que n’importe quelle conclusion ce que cette conversation dit aux photographes qui hésitent.

Ce qu’il y a de difficile, pour un homme qui habiterait Vilvoorde et qui voudrait aller à Hong Kong, ça n’est pas d’aller à Hong Kong, c’est de quitter Vilvoorde. »

Où retrouver Sur la Route du Lait de Colette Dahan et Emmanuel Mingasson

Vous pouvez retrouver les voyages de Colette Dahan et Emmanuel Mingasson sur le site Sur la Route du Lait.

Le deuxième livre est toujours disponible : Voix lactées de Colette Dahan et Emmanuel Mingasson

Voix lactées, le livre de Colette Dahan et Emmanuel Mingasson - projet Sur la route du lait : 25 ans de reportage photo amateur à travers le monde
Voix lactées, le second livre de Colette Dahan et Emmanuel Mingasson

Les projets à venir : un troisième livre, des projections, une expo. Pas de date annoncée encore, le travail est en cours. L’histoire de Sur la Route du Lait n’est pas terminée.

Un grand merci à Emmanuel Mingasson pour le (long) entretien qu’il a bien voulu m’accorder pour relater ces périples autour du monde.


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